La bataille de Marengo

Pubblicità

Le 14 juin 1800, la plaine d’Alexandrie devint le théâtre d’un des affrontements les plus déterminants des guerres de la Deuxième Coalition : la bataille de Marengo. Ce choc, qui opposa l’Armée de Réserve française dirigée par le Premier Consul Napoléon Bonaparte et l’armée impériale autrichienne sous les ordres du général Michael von Melas, testa les limites des doctrines stratégiques des deux commandements. L’issue du face-à-face, résolue tardivement après un renversement radical des rapports de force, ne redéfinit pas seulement les équilibres géopolitiques en Italie du Nord, mais consolida de manière décisive le pouvoir de Bonaparte à Paris, posant les jalons de la transition vers le Premier Empire.

​Le contexte stratégique et la manœuvre des Alpes

​La campagne de 1800 répondait à la nécessité pour la jeune République française — issue du coup d’État du 18 brumaire — de redresser la situation militaire après les revers subis en 1799 face aux forces coalisées. Pendant que le général Jean Victor Marie Moreau opérait sur le front du Rhin, Bonaparte prit le commandement de l’Armée de Réserve, un outil militaire organisé dans le secret. En mai 1800, Bonaparte exécuta une manœuvre audacieuse en franchissant le col du Grand-Saint-Bernard. Cette progression logistique rencontra un obstacle majeur : le fort de Bard, une position fortifiée autrichienne qui bloqua l’artillerie lourde française, obligeant l’infanterie à contourner la place par des sentiers escarpés et à compter temporairement sur un parc d’artillerie très réduit.

​L’objectif stratégique était d’isoler l’armée principale autrichienne d’Italie, commandée par le général von Melas, alors engagée dans le siège de Gênes contre les troupes du général Masséna. Malgré la capitulation de la garnison française de Gênes le 4 juin, Bonaparte poursuivit son avance vers l’est, occupant Milan et Pavie pour s’emparer des dépôts autrichiens et couper les lignes de retraite ennemies vers Mantoue et Vienne.

​Le 13 juin, les avant-gardes françaises repoussèrent les éléments autrichiens au-delà de la rivière Bormida. Convaincu par des rapports de renseignement fragmentaires et par l’inaction apparente de Melas que ce dernier planifiait une évacuation vers Gênes ou Turin, Bonaparte prit la décision stratégique de diviser ses forces pour intercepter les lignes de fuite potentielles. Il détacha la division du général La Poype vers le nord avec 3 000 hommes et celle du général Desaix vers le sud, en direction de Rivalta, avec environ 5 300 hommes. Cette dispersion laissa le corps principal français en situation de vulnérabilité numérique dans la plaine.

​Topographie et forces en présence

​Le champ de bataille de Marengo se caractérisait par une plaine agricole ouverte, parsemée de vignobles, de fossés d’irrigation et de complexes agricoles fortifiés, appelés cascine, notamment la Barbotta et la plaine de San Giuliano. C’est sur ce terrain difficile que Bonaparte monta un étalon arabe gris de six ans, capturé lors de la campagne d’Égypte. Survivant aux charges de la journée, l’animal fut par la suite baptisé Marengo en honneur de la victoire, devenant la monture la plus célèbre de l’histoire napoléonienne jusqu’à la bataille de Waterloo. L’obstacle tactique majeur de la plaine était le Fontanone, un ruisseau boueux aux rives escarpées situé juste devant le village de Marengo, agissant comme un fossé défensif naturel.

​La configuration des deux armées le matin du 14 juin présentait une asymétrie critique. L’armée autrichienne alignait environ 31 000 hommes, dont 5 000 cavaliers d’élite, et un parc d’artillerie lourd de 100 canons. De son côté, l’armée française ne disposait que d’environ 22 000 à 23 000 hommes et de seulement 15 canons disponibles à l’ouverture du feu, en raison des difficultés logistiques des Alpes et de la dispersion des divisions.

​Le choc initial et la crise française (08:00 – 11:00)

​L’offensive autrichienne débuta par une sortie en force depuis la tête de pont fortifiée d’Alexandrie, surprenant le dispositif de sûreté français. Le plan de Melas visait à briser l’encerclement par un assaut frontal et un débordement par les flancs. L’attaque se développa en trois axes principaux. L’aile droite, sous le général O’Reilly, progressa le long de la Bormida pour fixer le flanc sud français. Le centre, mené par le général von Melas et le général Hadik, engagea de plein fouet les divisions de Gardanne et Chambarlhac, rattachées au corps d’armée du général Victor et retranchées autour du village de Marengo. Enfin, l’aile gauche, sous le général Ott, avança vers Castel Ceriolo dans le but d’envelopper la droite française.

​L’impact initial fut absorbé par les hommes de Victor. La défense le long du ruisseau Fontanone contint plusieurs vagues d’infanterie autrichienne. Durant ces premiers engagements, le général autrichien Karl Hadik fut mortellement blessé. Cependant, la supériorité numérique et la puissance de feu de l’artillerie autrichienne finirent par user les lignes françaises, forçant Victor à céder du terrain pas à pas.

​La rupture du front et le repli (11:00 – 15:00)

​Arrivé sur le champ de bataille vers 11:00 depuis son quartier général de Torre Garofoli, Bonaparte prit la mesure de la situation : il faisait face au gros de l’armée impériale et non à une simple action d’arrière-garde. Il dépêcha immédiatement des estafettes pour ordonner le retour de Desaix. Pour stabiliser le front, Bonaparte engagea le corps de Jean Lannes sur la droite et déploya la Garde Consulaire, forte d’environ 800 hommes, comme force de flanc face à la colonne d’assaut du général Ott. Formée en carré au milieu de la plaine, la Garde Consulaire subit le feu convergent des batteries autrichiennes et les charges de la cavalerie ennemie. Bien qu’ayant subi de lourdes pertes, elle permit de ralentir le mouvement enveloppant autrichien.

​Vers 14:30, à bout de munitions et menacées d’encerclement, les forces françaises évacuèrent le village de Marengo. Le mouvement de retraite s’opéra vers l’est en direction de San Giuliano Vecchio. Bien que certaines unités aient montré des signes de désorganisation, la majorité de l’armée effectua un repli en échiquier, maintenant une cohésion tactique sous une pression constante.

​Le tournant de la journée et la contre-attaque (15:00 – 17:00)

​Persuadé que la victoire était acquise et souffrant d’une légère blessure combinée à l’épuisement physique, le général von Melas, âgé de 70 ans, prit la décision de quitter le champ de bataille pour retourner à Alexandrie afin de rédiger son rapport officiel pour Vienne. Il délégua le commandement opérationnel à son chef d’état-major, le général Anton von Zach. Zach, considérant l’action comme une simple poursuite, réorganisa l’armée autrichienne en une longue et dense colonne de marche sur la route principale, omettant de protéger adéquatement ses flancs.

​Vers 17:00, la tête de la colonne autrichienne se heurta à San Giuliano aux éléments de la division de Louis Charles Antoine Desaix, notamment la division Boudet. Contrairement au mythe historiographique affirmant que Desaix fit demi-tour de sa propre initiative au seul bruit du canon, les registres militaires de la division démontrent que Desaix avait reçu l’ordre écrit de Bonaparte dès 13:00 et marchait de manière disciplinée vers le point de ralliement.

​À son arrivée, Desaix prononça sa célèbre formule tactique : “Cette bataille est complètement perdue, mais il n’est que deux heures [en réalité cinq heures] ; nous avons le temps d’en gagner une autre”. Une contre-attaque coordonnée fut organisée sur-le-champ. Pour l’artillerie, le général Auguste de Marmont récupéra les rares pièces valides du corps de Victor et les pièces de la division de Desaix pour former une batterie en ligne de 18 pièces, délivrant un tir de barrage à courte distance d’une grande intensité sur la tête de la colonne autrichienne. Pour l’infanterie, la 9e brigade légère française mena l’assaut frontal. Au cours des premières minutes de l’engagement, le général Desaix fue tué d’une balle au thorax. La nouvelle de sa mort fut contenue par les officiers pour éviter une baisse de moral, et l’infanterie poursuivit son avance. Enfin, pour la cavalerie, profitant du flottement causé par l’artillerie et le feu d’infanterie, le général François Étienne Kellermann prit l’initiative de lancer une charge de flanc avec environ 400 cavaliers lourds, dragons et cuirassiers, directement dans la faille séparant les grenadiers autrichiens. L’impact de la cavalerie de Kellermann prit la colonne de Zach totalement au dépourvu, brisant la cohésion de la formation impériale en quelques minutes. Le général von Zach et 2 000 de ses hommes furent capturés sur le coup.

​Le bilan et les conséquences géopolitiques

​Le choc de la cavalerie provoqua une réaction de panique qui se propagea rapidement du centre vers l’arrière-garde autrichienne. La retraite se mua en une fuite vers les ponts de la Bormida, créant d’importants goulets d’étranglement. Seule la défense d’arrière-garde menée par le général O’Reilly empêcha la destruction complète des forces de Melas, permettant au reste des troupes de se réfugier sous la protection des fortifications d’Alexandrie. Le soir même, dans l’enceinte d’une des cascine de la plaine, le cuisinier de Bonaparte, François Dunand, dut improviser un repas pour le Premier Consul affamé avec les rares provisions locales disponibles, un poulet, des œufs, des tomates, de l’ail, des écrevisses de rivière et du pain de munition, créant ainsi fortuitement la recette du Poulet à la Marengo, qui devint une tradition culinaire associée aux victoires napoléoniennes.

​Les bilans humains documentés témoignent de l’âpreté des combats. Les pertes françaises s’élevèrent à environ 6 000 ou 7 000 hommes tués, blessés ou prisonniers, dont le général Desaix. Les pertes autrichiennes atteignirent environ 9 400 à 9 600 hommes hors de combat, dont 963 tués, 5 518 blessés et près de 3 000 prisonniers, ainsi que la perte de 13 à 15 pièces d’artillerie.

​Le lendemain, 15 juin, le général von Melas sollicita un armistice et signa la Convention d’Alexandrie. Les clauses de cet accord contraignirent les Autrichiens à abandonner toutes leurs places fortes d’Italie du Nord, notamment Turin, Milan, Gênes et la citadelle d’Alexandrie, et à se replier derrière le fleuve Mincio. Cet accord annula en vingt-quatre heures l’intégralité des gains territoriaux de la Deuxième Coalition obtenus au prix des campagnes de 1799.

​Analyse historiographique

​Sur le plan historiographique, Marengo constitue un jalon fondamental de l’épopée napoléonienne. Bien que la guerre contre l’Autriche ne se soit achevée que six mois plus tard après la victoire décisive du général Moreau à la bataille de Hohenlinden en Allemagne, la portée politique de Marengo fut immédiatement supérieure.

​Une défaite en Italie aurait probablement mis un terme précoce au régime du Consulat. À l’inverse, la victoire fut exploitée par l’appareil d’État français pour construire le mythe de l’invincibilité du Premier Consul. La propagande officielle réorganisa le récit de la bataille pour minimiser l’erreur initiale de dispersion des forces et présenter la contre-attaque tardive comme une manœuvre planifiée de longue date par Bonaparte. Pour pérenniser ce succès dans l’économie de la République, le Premier Consul ordonna peu après la frappe d’une pièce d’or de 20 francs portant l’inscription L’Italie délivrée, inaugurant la célèbre lignée numismatique des Marengos, un terme qui allait désigner par extension toutes les pièces de valeur similaire sous l’Empire. Ce triomphe militaire et symbolique permit de stabiliser l’ordre intérieur français, de réduire l’opposition royaliste et jacobine, et de légitimer la transition institutionnelle vers le plébiscite du Premier Empire.

error: Content is protected !!